dimanche 29 janvier 2012

Le Château des Brouillards à Montmartre



Le moulin des Brouillards

Son appellation de moulin du Vin doit peut-être expliquer sa désignation de moulin des Brouillards issus de « beuveries » et non de marais. Il était à une époque habité par un homme fabricant un vin exécrable.
Si sa date de naissance est inconnue de façon précise, son existence est avérée en 1673. son premier propriétaire aussi, qui le lègue à son fils Jacques Gonin par testament de 1692. Aurait-il été construit par le propriétaire de la Grosse Tour ? Quoiqu’il en soit, Jacques, comme son père Charles est également chirurgien.
Sa femme, Denise Boucher, fait saisir le moulin par suite de sentence en séparation rendue au Châtelet en 1695, en restitution de sa dot partie en fumée. Muettes sont les ailes du moulin. En 1743, une saisie sur Jean-Baptiste et Madeleine Cailleux, ceux du moulin de la Grande Tour, fait passer le moulin des Brouillards (aussi dénommé du Bust) entre les mains de Bathélémy Le Tellier, qui acquiert ensuite plusieurs terres adjacentes et couvertes de vignes. La meunière est Denise Maillard qui donnera ses soins à la belle-mère mourante du propriétaire.
Barthélémy meurt en 1764. Huit ans plus tard, le moulin est en ruines. Mis en vente par la succession, il se trouve un acquéreur : maître Legrand-Ducampjean, propriétaire depuis trois ans de la Petite Tour. Ce qui l’intéresse, c’est la superficie du terrain de sept mille mètres carrés. Dans ce vaste parc il va faire construire le château des Brouillards.

Le château des Brouillards doit lui-même son nom à ce moulin, qui lui-même tirait son nom soit des vapeurs montant de l’abreuvoir comme dit plus haut, soit... des vapeurs du vin consommé dans ce moulin...

Jean Mac Léry écrit :
Est-ce son nom, popularisé par Roland Dorgelès, qui excite l’imagination ou bien ces lieux ont-ils connu toutes les aventures qu’on leur prête dans des légendes souvent aussi pittoresques que saugrenues. Il est difficile, lorsqu’on essaie de reconstituer l’histoire du château des Brouillards, de faire la part du rêve et de la réalité.
L’origine de ces « brouillards » nous est inconnue. Elle naquit sans doute des vapeurs d’eau que provoquaient les sources avoisinantes au contact de l’air frais. De ces brumes si poétiques avait surgi, au XVIIe siècle, un moulin à vent dont l’existence fut éphémère puisqu’en 1772, lorsque les propriétaires vendirent les terrains alentour, on mentionna « un emplacement de moulin dont il ne reste plus que des ruines, situé au village de Montmartre, cy-devant et en dernier lieu vulgairement appelé le moulin des Brouillards »
L’acheteur de ce terrain ne fut pas le célèbre écrivain Lefranc de Pompignan comme on l’a souvent écrit, mais un dénommé Legrand-Ducampjean, avocat au Parlement d eParis, qui s’intéressait plus aux sept-mille mètres carrés de terrains qu’aux ruines du moulin. C’est d’ailleurs pourquoi il se hâta de faire disparaitre ces ruines et d’édifier à leur place deux constructions à usage d’habitation : la première composée seulement d’un rez-de-chaussée dans lequel se trouve établi un marchand de vins et la seconde se composant d’un rez-de-chaussée servant de cuisine, d’un premier étage carré et d’un deuxième en mansardes ». Dans une autre portion de terrain, il fit construire « un bâtiment élevé sur rez-de-chaussée de deux étages, avec grenier au-dessus, appentis au-devant à droite ». Au total, Legrand-Ducampjean avait acquis trois portions de terrain contiguës s’étendant autour des actuelles rue Simon-Dereure, Caulaincourt et de l’avenue Junot. Sa maison, confortable certes, ne devait cependant pas égaler le lux  de la maison de la Boule d’Or. En tout cas ; les contemporains n’ont pas été frappés par le même déploiement de richesse. Il semble que la « folie » de Legrand-Ducampjean se soit composée d’un grand bâtiment central flanqué de deux pavillons carrés. Les communs et vergers s’étendaient alors au-delà de l’actuelle rue Caulaincourt.
L’avocat vendit terrains et maison à la veille de la Révolution et les brouillards enveloppèrent à nouveau l’histoire de la demeure jusqu’à la Restauration.
On peut imaginer que les retours de fortune que subit la France durant ces périodes troublées firent passer ce qui n’était pas encore le « château » des Brouillards entre diverses mains. En 1818, le domaine fut divisé en deux parts vendues séparément. La maison et ses communs furent cédés à Nicolas Alexandre Acassat, moyennant six mille francs, le reste à un nommé Joseph Poupart.
C’est peu après cette époque que des historiens font vivre Gérard de Nerval au château des Brouillards. Idée fort romanesque que d’imaginer le doux poète taquinant la muse en ces lieux champêtres et romantiques ! De plus, dans Promenades et souvenirs, il évoquait des regrets de ne pas avoir acheté un terrain sur la Butte : «  Il y a dix ans, j’aurais pu l’acquérir au prix de trois mille francs. On en demande aujourd’hui trente mille (...) Ce qui me séduisait avant tout, dans ce petit espace abrité par les grands arbres du château des Brouillards, c’était le reste du vignoble lié au souvenir de saint Denis qui, au point de vue philosophique, était peut-être le second Bacchus (...) Il n’y faut plus penser, hélas ! Je ne serai jamais propriétaire. J’aurais fait faire dans cette vigne une construction si légère ! Une petite villa dans le goût de Pompéi avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poète tragique... » Il est, certes, bien question dans ces quelques lignes du château des Brouillards, mais aucun des domiciles montmartrois du poète ne se situe en ces lieux ; sans doute s’y est-il promené souvent par distraction et lorsqu’il a séjourné dans la clinique du docteur Blanche, rue Norvins, mais il est sûr qu’il n’a jamais habité la maison de maître Legrand-Ducampjean.
En 1850, les communs du château furent rasés pour faire place peu après aux maisons du côté nord, petits pavillons de bois fort ordinaires, séparés les uns des autres par de simples haies. Les lieux furent alors envahis par une population marginale qui, profitant de leur état d’abandon, s’y installa sans autorisation. Peu à peu se forma ce que l’on a appelé le « Maquis », assemblage de constructions légères et provisoires, en bois et torchis, habitées par toutes sortes de truands et d’honnêtes gens, chassés du centre de Paris par l’urbanisme moderne et liés entre eux par la misère.
La zone située entre la rue Girardon et la rue Caulaincourt devint lieu de prédilection de vagabonds, de peintres misérables et même de faux-monnayeurs. Son aspect, avec le recul du temps, peut nous sembler éminemment pittoresque, mais cet état d’abandon n’était pas à l’honneur du progrès économique éloquemment prôné par la société de la Belle Epoque.
On raconte qu’ en 1878, un certain Kirschbaum, fabricant de lampes de son état, ouvrit au 15 de la rue Girardon, dans une ancienne vacherie, ayant peut-être appartenu autrefois au domaine de Legrand-Ducampjean, un bal que l’on appelait la « Feuillée-de-Montmartre ». Dans ce joli berceau de verdure, on pouvait, parait-il, rencontrer des petits rentiers, des peintres ou des artistes, mais aussi Victor Hugo, Gambetta ou Huysmans. Une telle clientèle apporta des jours de prospérité à l’établissement. Devenu quelques temps plus tard le « Petit Moulin Rouge », le bal commença à décliner et fut vendu en 1886. Ses cloisons couvertes de peintures, œuvres des habitués, furent alors adjugées cent francs. Que vaudraient-elle aujourd’hui ?
Renoir habita quelques temps une des petites maisons. Il y menait une vie toute familiale au milieu de ses enfants. Une partie de son œuvre est née au Maquis. Ses visiteurs et amis s’appelaient alors Pissaro et Monet. Le peintre quitta cette maison en 1895 pour s’installer rue de la Rochefoucauld ; peut-être connut-il Léon Bloy qui logea quelques temps son irascible misère dans une des maisons voisines avant de trouver un refuge plus « confortable » rue Cortot ?
Vers 1890, le château des Brouillards était totalement à l’abandon. On tenta, paraît-il, sur son toit des expériences de télégraphe nocturne dont les résultats furent piteux. Le Maquis n’était plus qu’un terrain inculte, d’où pointaient quelques cabanes et des monceaux de détritus de sommiers pourris ou de poêles rouillés. Jean-Paul Crespelle en donne une image saisissante : « Des bicoques faites de matériaux légers –carreaux de plâtre, planches – s’étaient élevées de façon anarchique au long de la pente (...). D’autres cabanes, faites de caisses, de carton goudronné et de toile cirée n’étaient que des niches sordides. »
Dans ce no man’s land, vivait une population hautement colorée, d’où émergeaient trois types sociaux : les artistes, les marginaux et les truands. Parmi les premiers, Steinlen et Poulbot ne purent jamais vraiment, une fois fortune faite, s’en éloigner : ils firent construire leurs maisons tout près du Maquis. Henri Laurens, Duchamp-Villon et Van Dongen y trouvèrent aussi l’hospitalité. Quelques années plus tard, un Italien, fraîchement débarqué à Paris, très beau dans son costume de velours, chercha à son tour refuge dans une des bicoques du « Maquis ». Amedeo Modigliani s’installa dans un chalet situé en bordure de la rue Caulaincourt. Le jeune peintre, nanti d’un solide bagage académique, s’y tint un peu en marge de l’avant-garde qui régnait au Bateau-Lavoir. Il ne fit pas partie de la « Bande à Picasso » dont les Demoiselles d’Avignon semblaient étrangères à la conception qu’il se faisait de l’art. Déjà passionné par la sculpture, déjà marginal, l’Italien du Maquis préféra la compagnie du Roumain Brancusi aux « extravagances » du cubisme naissant. Il exécutait surtout des dessins et des croquis d’après les jeunes et jolies conquêtes que son charme personnel rendait si faciles. Le séjour de Modigliani dans le Maquis ne dura que quelques mois et ne laissa pas présager la géniale tourmente soulevée par la personnalité extraordinaire du bel italien.
Par un accord tacite, la police n’envahissait que le plus rarement possible ce coin de Montmartre. Mais lorsqu’elle s’y risquait, son apparition entraînait de surprenantes découvertes. Jean Renoir se souvenait de deux charmants jeunes gens dont le chalet était entretenu avec un soin jaloux, décoré avec une coquetterie toute féminine, mettait une notre de propreté presque helvétique dans le sordide « Maquis ». Chacun croyait qu’il s’agissait d’un couple homosexuel et leur courtoisie leur valait le respect et l’amitié des voisins. Une de leur singularités était d’avoir disposé un peu partout dans leur jardin des sonnailles de vache qui, à la moindre visite, répandait un bruit joyeux. Ce que l’on prenait pour manie n’était que précaution. La police débarqua un jour et découvrit chez eux un atelier de fausse monnaie. Les deux jeunes gens prévenus grâce aux sonnailles de l’arrivée des sergents avaient pu s’enfuir prestement et nul ne les revit plus. Ils avait, paraît-il, réussi à écouler de cette façon discrète pour 500 000 francs de faux billets qui leur permirent sans doute de connaître par la suite des jours heureux dans cette Suisse qu’ils avaient si bien su évoquer dans leur maison montmartroise.
La destruction du Maquis commença en 1902 avec le percement de l’avenue Junot, longue courbe impersonnelle et sans but au bord de laquelle s’élèvent quelques hôtels, remarquables exemples de l’architecture vaguement « art déco ». Le château des Brouillards fut alors plusieurs fois menacé par la pioche. Fort heureusement, l’historien Victor Perrot, président du « Vieux Montmartre », ému par l’état de délabrement de la « folie » l’acheta en 1922 et consacra temps et argent à le remettre en état ou plutôt dans l’état que semblaient lui montrer les gravures anciennes. en effet, il ne restait guère à l’intérieur qu’un escalier du XVIIIe siècle. Il vint à bout de son œuvre en 1926, aprs avoir obtenu que le percement de la rue Simon –Dereure, qui devait abouti rue Girardon, soit arrêté à l’allée des Brouillards et que le château soit sauvé. Les difficultés financières obligèrent Victor Perrot à partager sa propriété. Il vendit la partie occidentale au général Piraud et garda pour son habitation la plus petite partie ouvrant sur la rue Girardon.
Depuis, des travaux bien menés ont totalement redonné vie au château célébré par Roland Dorgelès. Les sages pelouses et le banal square voisin ont quelque peu aseptisé les lieux, leur ôtant de ce caractère poétique qui faisait rêver Gérard de Nerval.
Rendons cependant grâces aux propriétaires actuels du château des Brouillards, véritables protecteurs de ces vestiges du Montmartre de la folie et de la bohème, authentiques « conservateurs » d’une partie de l’histoire de la Butte

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